
II Les doctrines
L’Incubat et le Succubat consistent essentiellement en hallucinations d’ordre sexuel avec ou sans apparition agissante.
L’antiquité païenne attribua ces phénomènes à l’intervention d’êtres surnaturels : des personnages occupant un rang plus ou moins élevé dans la
hiérarchie mythologique s’amourachaient des hommes ou des femmes. Ayant des passions très charnelles, ils s’efforçaient, pour les satisfaire, d’arriver à la possession brutale. Les juifs
expliquaient ces manifestations par l’influence néfaste de Lilith, la couleuvre tortueuse du Talmud, la femelle symbolique qui dissout et tue, dont la hantise remplit les Livres Saints. Le moyen
âge y vit simplement l’œuvre immonde du Très Bas.
Jusqu’au XVII è siècle, ce fut la théorie généralement adoptée. A cette époque, le R.P. Louis Marie Sinistrari d’Ameno, de l’ordre des Mineurs
Réformés de l’étroite observance de saint François, fit un ouvrage sur la démonialité (1), ouvrage dont les conclusions sont assez originales.
Par une argumentation serrée et spécieuse, s’appuyant sur la lettre des textes sacrés, il démontre que les Incubes et les Succubes sont des êtres
spéciaux supérieurs à l’homme, d’une essence plus spirituelle que lui, intermédiaires entre l’homme et les Anges. Ces êtres sont doués de vertus prolifiques et leur penchant pour les humains
correspond à la bestialité chez ces derniers. Sinistrari admet qu’ils ont été rachetés par Jésus-Christ et sont chrétiens.
Cette doctrine étrange ne fut pas condamnée par l’Eglise, bien que peu conforme aux grands principes de la Théologie mystique, qui ont été
magistralement exposés par Goerres dans « la Mystique divine, naturelle et diabolique ». (2)
(1) De la Démonialité – et les animaux Incubes et Succubes, etc… par L. Marie Sinistrari d’Ameno, manuscrit découvert, traduit et
édité.
(2) La Mystique divine, naturelle et diabolique, par Goerres, traduction de Ch. Sainte-Foi, Paris Poussielgue, 1862, 5 vol. in8 : ome III, ch. XVI. ; Tome V, ch.
XXXII
La vie organique est une génération continuelle, il en est de même de la vie spirituelle. A côté de l ‘Eglise, union mystérieuse du Christ et de
l’homme. L’Anti-Eglise engendre le mal comme l’Eglise de Dieu engendre le bien. « Dans cette génération satanique, nous retrouvons, en un certain sens, les rapports sexuels de la génération
matérielle, et le démon, faisant fonction tantôt de l’élément actif, tantôt de l’élément passif, propage, ainsi l’empire du mal et du péché dont il est le roi ».
Suivant Goerres, le phénomène se présenterait de deux façons différentes, tantôt ce sont les angoisses de l’étouffement, de la paralysie, tantôt, au
contraire, c’est une surexcitation violente des organes sexuels avec la sensation du dégagement du système musculaire, quelque chose comme le vertige de la vitesse. Martin d’Arles raconte, dans
son livre des superstitions, qu’une dame très pieuse se voyait souvent, en songe, chevauchant à travers la campagne avec un homme qui abusait d’elle , ce qui lui causait une très grande volupté.
Une sorte de pressentiment somnambulique trahit l’approche des puissances infernales. Le clergé actuel conserve encore les mêmes théories. Les rapports luxurieux avec le Diable sont possibles et
il y en a fréquemment, surtout dans les sectes sataniques dont les fidèles, soit dans leurs réunions, soit en particulier, s’adonnent à l’Incubat ou au Succubat. Mais les théologiens modernes
prétendent que l’apparition agissante n’a pas de réalité objective. Elle est purement subjective ; l’excitation sexuelle vient des centres nerveux non de la périphérie.
On ne peut photographier l’Incube. Sprenger disait déjà que le contact du démon était spirituel, non corporel.
Dès le moyen âge et la Renaissance, des savants avaient mis en doute la réalité objective de ces phénomènes. Wier affirma que souvent l’Incubat était
une excuse qui cachait des vices honteux. Les amoureux jouaient le rôle agréable d’Incubes. Des prêtres rusés et pratiques agissaient pour leur dieu ainsi que le montre un scandale arrivé à Rome
sous Tibère.
Une Romaine du nom de Pauline, très chaste et très belle, avait pour époux Saturnius. Un jeune chevalier, Mundus, ne pouvant la séduire, acheta
les prêtres du temple d’Isis où elle se rendait fréquemment.
Les prêtres lui annoncèrent qu’Anubis l’avait distinguée, qu’il voulait s’unir à elle. Toute heureuse, Pauline prévint son mari qui, très honoré de ce
divin cocuage, laissa sa femme s’abandonner une nuit dans le temple où le malin Mundus la posséda. Mundus, peu discret, se vanta de son aventure, Tibère l’exila, les prêtres furent crucifiés, la
statue d’Isis jetée dans le Tibre.
D’autre part, attribuer une origine surnaturelle à une grossesse flattait l’orgueil de la femme, qui trouvait encore un procédé facile pour cacher une
faute.
Cardan, Godelmann , Porta prétendirent que le commerce diabolique était une illusion . Des inquisiteurs eux-mêmes, qui admettaient l’œuvre démoniaque
avec toutes ses conséquences, reconnaissaient que souvent ce n’était en effet que pure imagination : « A la vérité, dit Nider , il y a des gens , surtout des femmes , qui croient à tort être la
proie des Incubes. Les femmes imaginent facilement des choses extraordinaires, car leur esprit est plus impressionnable que celui des hommes ».
Paul Eginète, médecin cité par Goerres dit que l’Incube n’est qu’un cauchemar : « L’éphialte tire son nom, selon quelques uns , d’un homme qui s’appelait ainsi , ou bien encore de ce que
ceux qu’il attaque se croient dominés par un esprit .
Thémison néanmoins, au 12 è livre des ses épîtres, l’appelle Pnigalion , parce qu’il étouffe la voix et l’estomac. Cette maladie vient de trop boire et d’une digestion trop lente. Le malade a
peine à respirer : ses sens sont hébétés et paralysés ; il se sent étouffé dans le sommeil et est surpris par un malaise subit. La voix est liée, et il ne peut que balbutier quelques mots
inarticulés. Il lui semble, à son grand étonnement, qu’un homme ou une femme lui ferme la bouche pour l’empêcher de crier. Il agite ses bras et ses jambes dans son lit pour les chasser, mais en
vain. Il croit même les entendre parler et le porter au crime ; bien plus, il les voit monter sur son lit et essayer de lui faire violence ».
Paul Eginète ajoute que l’on doit attaquer le mal de bonne heure, parce qu’il peut conduire à l’apoplexie ou à l’épilepsie.
La science officielle est aujourd’hui de l’avis de Paul Eginète. Pour elle, il n’y a pas d’intervention étrangère. Les cas fréquents d’hallucination érotiques observés par les médecins sont le
résultat de troubles nerveux. Ce sont de simples variétés de l’érotomanie, du satyriasis et de la nymphomanie. La grande névrose explique tout. Les centres nerveux génésiques peuvent entrer en
fonction sous l’influence d’excitations internes dues à des causes diverses, le plus souvent morbides. Les hallucinations sexuelles se produisent généralement lorsque le sujet est couché sur le
dos. Cette position, par suite de la pression des viscères sur les vaisseaux du bassin, favorise l’orgasme vénérien.
Chez beaucoup d’individus hystériques, on observe une hyperesthésie sexuelles très grande, qui se traduit par des illusions du coït. Le récit des malades est sensiblement analogue à celui que
faisaient les sorcières du stupre démoniaque. La grossesse hystérique présente tous les symptômes de la grossesse véritable, et cependant elle est absolument vaine.
Les maladies des organes génito – urinaires, par suite de l’excitation qui en résulte, peuvent elles aussi, provoquer des illusions de l’Incubat. A la ménopause, c’est à dire à l’âge où les
règles cessent chez les femmes, et chez certains maniaques, on trouve des hallucinations du même genre. Des femmes se figurent avoir des relations sexuelles avec le saint – Esprit ; leurs hanches
ondulent, simulant les mouvements du coït. Presque toujours les victimes des Incubes et des Succubes sont des personnes pieuses appartenant au monde religieux.
L’extase religieuse présente, en effet, de très grands rapports avec les jouissances physiques de l’amour. A l’époque de la puberté, au moment de l’éveil sexuel, très souvent se produisent des
extases religieuses accompagnées de délires érotico-mystiques. Les vies des Saints sont pleines de sensations de luxure. Sainte Catherine de Gênes souffrait d’une telle chaleur intérieure que
pour l’apaiser elle se couchait par terre et criait : « Amour, amour, je n’en peux plus » (1).
(1) Dr von Krafft-Ebing, psychopathia sexualis , trad Laurent et Csapo page 9 , note 1
On peut encore citer comme très caractéristique cette prière, trouvée dans un très ancien missel : « Oh ! puissé-je t’avoir dans mon lit ! Combien mon
âme et mon corps s’en réjouiraient ! Viens, entre chez moi, mon cœur sera ta chambre ! » (1)
(1) Dr von Krafft – Ebing , op cit , page 9 , note1
(2) Maria magdalena de Pazzi , Elisabeth de Genton , qui se flagellaient , déliraient d’amour , étaient obsédées de visions voluptueuses
qui mettaient leur chasteté à rude épreuve (2)
(3) Dr von Krafft-Ebing , op cit , page 40
Et les savants attribuent tous ces troubles à une simple déséquilibration des centres nerveux.
Cette explication est évidemment exacte dans certains cas. Il est possible que des troubles fonctionnels, des névroses, accompagnés d’hyperesthésie
sexuelle, produisent des hallucinations du coït. Très probablement les sorcières qui allaient au sabbat , les moniales qui dans leur cellule recevaient l’Incube étaient des hystériques. Mais leur
hystérie n’était elle pas artificielle ? Ces hallucinations ne peuvent elles pas avoir d’autres causes ? Et tout d’abord l’hypnose . Un individu peut, par autosuggestion , se donner une illusion
quelconque. On peut aussi persuader à un sujet qu’il aura, à un moment déterminé, la sensation de posséder telle personne. Ici déjà la larve cérébrale créée par la suggestion a une
véritable existence individuelle. C’est l’Incubat authentique .
Bien plus, on peut donner la suggestion à distance, et des hallucinations sont provoquées de cette façon alors que le sujet est endormi. par hypnose, on est allé plus loin encore. M. de Rochas a
réussi, dans les états profonds, à extérioriser la sensibilité . Il est, en somme, arrivé à former une sorte de fantôme dont toutes les impressions se répercutent sur l’être hypnotisé. Crookes a
pu photographier le spectre Katie King. Et actuellement une femme , Eusapia Paladino, produit des formes fluidiques ayant figure humaine, dont on obtient des moulages. Il est difficile de douter
de ces faits, observés par des hommes d’un talent scientifique immense, et dans des conditions rendant toute supercherie impossible. Pour expliquer ces phénomènes, il faut bien admettre
l’existence du plan astral, dont les savants de bonne foi, au courant des découvertes de la science, ne peuvent plus nier l’existence, affirmée depuis des milliers d’années par tous les collèges
initiatiques, par tous les adeptes. L’hallucination est la perception de phénomènes en astral, perception aussi exacte, aussi vraie que la perception directe des phénomènes du plan physique.
Ainsi donc il existe réellement des coagulations fluidiques qui restent en communication constante avec l’individu d’où provient la substance astrale qui les compose, et le corps physique de cet
individu ressent d’une façon synchrone toutes les impressions de son double astral. Il n’est donc pas impossible qu’un fantôme de ce genre puisse posséder un homme ou ne femme s’abandonnant ou
mis dans l’impossibilité de résister soit par le sommeil naturel, soit par la sommeil cataleptique qui se produit spontanément dans certaines affections nerveuses et dans l’extase. Toutes les
sensations seraient ressenties par la personne qui se serait extériorisée et qui jouirait ainsi , réellement et à distance , de l’être convoité.
C’est par un phénomène analogue que la sorcière qui avait bu le philtre, ou qui s’était oint les aines et les cuisses de l’onguent magique produisant la séparation du corps physique et du corps
astral, se sentait transportée au sabbat et y assistait, alors qu’elle paraissait n’être pas sortie.
D’autre part, un individu en hypnose peut projeter son fluide astral sur l’objet convoité, quel que soit l’espace qui l’en sépare. le fluide astral
s’imprègne en quelque sorte de la forme de l’être désiré ; une larve façonnée à son image revient Incube ou Succube vers celui qui l’a évoquée. Mais il est des faits plus étranges encore ; les
savants qui poussèrent loin les expériences d’extériorisation du corps astral se heurtèrent à de véritables individualité n’ayant aucun rapport avec la personne servant de sujet. Il semblait que
des entités intelligentes, venues on ne sait d’où, s’étaient emparées du fluide astral du médium, et l’employaient pour agir et se manifester. En face de l’expérimentateur se trouvait un être
inconnu, doué de volonté et d’intelligence vagues peut être, mais s’affirmant assez cependant pour qu’il fût difficile de ne pas voir une intervention étrangère, que les spirites attribuent aux
âmes des défunts.
Ainsi paraissent se vérifier les antiques théories des cabalistes, qui peuplaient l’espace d’êtres spéciaux, coagulations fluidiques semi intelligentes, qui peuvent donner une grande réalité
objective aux Incubes et aux Succubes. Les théologiens qui s’occupèrent de ces questions troublantes s’accordent pour reconnaître que les Incubes et les Succubes choisissent pour se manifester
certaines époques déterminées par les correspondances astrologiques, époques auxquelles les désirs voluptueux acquièrent une plus grande intensité. Il est des nuits sereines où l’on sent palpiter
et vivre la nature , où l’on entre en communion plus intime avec elle. La pensée s’engourdit et cependant une béatitude profonde envahit l’être tout entier. La vie universelle devient très
perceptible. des souffles tièdes caressent et excitent l’épiderme comme des frôlements de formes invisibles. On se prend à aimer, sans savoir au juste ce que l’on aime. On aime le vent parfumé ,
les plantes qui bruissent, la terre qui respire, l’eau qui chante. Tout s’anime, le minéral lui aussi, et une sympathie puissante semble entraîner les règnes les uns vers les
autres.
La vie astrale est plus violente, les fluides vivants qui circulent à travers l’immensité sont chargés d’instincts génitaux. des appétits naissent,
confus d’abord, qui vont se précisant ensuite. C’est la mystérieuse attirance sexuelle, forte et pourtant vague , indécise. Une somnolence pleine de rêveries douces, un demi sommeil où l’on sent
les approches de la volupté s’emparer des êtres. On dirait que la nature entière va goûter les joies nuptiales dans un baiser monstrueux. les Incubes et les Succubes ne sont pas loin, ils vont
paraître.
Mais ce ne sont encore que des embryons, des idées sans corps. les forces astrales dominées par des volitions génésiques, cherchent les éléments qui
leur permettent de se matérialiser, de se rapprocher du plan physique dans lequel elles trouvent les centres où elles peuvent satisfaire leurs aspirations luxurieuses. Eliphas Lévi, d’après
Paracelse, dit : « que le sang régulier des femmes engendre des fantômes dans l’air, et que les couvents, à ce point de vue seraient les séminaires des cauchemars. »
En effet, le sang menstruel, de même que le sperme et tous les liquides sécrétés par les organes générateurs, abonde en forces vitales non employées qui s’extériorisent et cherchent à se fixer, à
s’utiliser.
Ce sont de véritables larves dont les forces astrales s’emparent, s’enveloppent comme d’un corps dont elles sont l’esprit. Ce qui produit des entités étranges, semi matérielles, semi fluidiques,
qui n’ont d’autre but que la satisfaction des désirs sexuels épars dans toute la nature.
Les Incubes et les Succubes sont formés, les voici. Et suivant la région, le corps astral de certain élément, terre ou feu, air ou eau , domine en ces
êtres bizarres et modifie analogiquement leur tempérament. Ils sont alors mélancoliques ou sanguins, bilieux ou flegmatiques. Ce sont les Gnomes, les salamandres, les Sylphes et les Ondines de la
légende. Et selon leur tempérament, ils entrent plus facilement en relation avec les hommes ou les femmes qui ont des caractères correspondants.
Maintenant qu’ils se sont individualisés, ils tourbillonnent autour des corps qui reposent, cherchant à s’unir à eux. Presque toujours, parmi ceux qui ont fourni les larves, il en est dans les
conditions requises pour subir l’emprise érotique des fantômes : organismes maladifs, énervés par un célibat prolongé ou par toute autre cause. Chez eux, la résistance morale est presque nulle ,
la volonté atrophiée. Ils sont en quelque sorte le réceptacle de toutes les impressions de l’extérieur. C’est pourquoi l’Incubat s’observe surtout dans les cloîtres.
L’existence claustrale y prédispose particulièrement. la chasteté, l’abandon physique affaiblissent le corps, la volonté se déprime, la vie devient
automatique. L’oisiveté des longues méditations rend les sens plus excitables. Le Succube qui tourmenterait en vain l’ouvrier abruti par une journée de travail, n’a qu’à frôler le moine qui
sommeille dans sa cellule pour le troubler profondément, pour mettre en émoi ses passions comprimées.
Ces phénomènes , étant d’ordre astral , avec violente répercussion sur le corps physique , avant d’agir sur les parties génitales , affectent d’abord
les organes qui sont le plus en rapport avec le corps astral , les poumons et les viscères de la poitrine . Une angoisse immense étreint l’être qui sent l’approche de l’Incube ou du Succube .
La gorge se serre ; un commencement de suffocation se produit , en même temps , toutes les muqueuses sont caressées par des titillements voluptueux . Il semble qu’un amant extraordinairement
expert vous enveloppe , vous pénètre , se fond en vous . La jouissance alors est insensée , la dépense nerveuse terrible .
L’imagination s’exalte , la clairvoyance somnambulique arrive . Vous voyez distinctement l’être fantastique et glauque qui vous travaille , qui vous fait grincer les dents dans les spasmes . Puis
soudain il s’évanouit. Mais lorsqu’on a supporté une fois cette accointance , l’esprit reste fortement affecté . les mêmes faits se renouvellent souvent . l’Incube prend pour sa maîtresse une
existence de plus en plus vraie . Il se nourrit d’elle et c’est une obsession de tous les instants. La fatigue très grande , la surexcitation nerveuse constante entretiennent l’état
somnambulique qui fait que l’on perçoit réellement l’Incube ou la Succube . Les troubles physiologiques ou psychologiques les plus graves peuvent se produire alors : satyriasis,
nymphomanie, ou folie .
C’est la victoire de Lilith et de Nahemah, les reines des stryges, que les imprudents qui ont voulu rester chastes, qui ont voulu mépriser les vérités éternelles du lingam. Les théologiens
attribuaient ces désordres aux légions infernales conduites par le très lascif Asmodée. Les cabalistes n’y voyaient que l’œuvre des esprits élémentaires . Théologiens avec leurs diables,
cabalistes avec leurs élémentals étaient d’accord en principe. En effet, Eliphas Lévi définit ainsi le Diable : « Le Diable, en magie noire, c’est le grand agent magique employé pour le mal
par une volonté perverse. l’ancien serpent de la légende n’est autre que l'agent universel, c’est le feu éternel de la vie terrestre, c’est l’âme de la terre et le foyer vivant de l’enfer. »
Le Diable c’est donc le grand courant de vie cosmique, la lumière astrale que l’esprit et l’imagination, affectés par elle, habillent suivant leurs dispositions et les influences auxquels ils
sont soumis de formes et d’apparences diverses, tantôt bizarres et sinistres, démons, Satan horrifique, tantôt harmonieuses et agréables, gracieux sylphes couleur azur ou très séduisantes
ondines, la belle Nicksa au corps d’émeraude très pâle, aux yeux glauques comme la fleur du lin.
Ce sont ces formes qui viennent, Incubes ou Succubes, tourmenter nos rêves, cauchemar atroce ou volupté divine.
III Comment on arrive à l’Incubat et au Succubat.
Sous la lumière irisée d’un large vitrail, dans une salle haute aux murs habillés de riches tapisseries, irradiant du miroir magique, une démone se
dresse affolante et superbe dans sa nudité pâle.
Le sorcier assis dans un vaste fauteuil, devant le grimoire grand ouvert, contemple avec ravissement ce corps voluptueux qui vient s’offrir à son étreinte. Pêle mêle sur les sièges, sur les
tables s’amoncellent des objets tristes, cornues, mortiers, livres maudits. A terre, un chat noir joue avec une tête de mort.
Sur une corniche, un hibou songe immobile. Dans les encoignures sombres, des formes démoniaques s’ébauchent. Ainsi une estampe de Félicien Rops, « l’incantation », montre la réalisation des rêves
troubles du penseur solitaire, qui, dégoûté des bas détails et des hontes des amours humaines, désire autre chose. Il voudrait une docile amante, aux yeux étranges, aux seins durs, aux hanches
larges et mobiles, à la croupe luxurieuse, cependant libérée de toutes les servitudes charnelles, un être enfin qui aurait la spiritualité d’un ange, la science d’un démon, et l’habileté érotique
d’une courtisane ancienne.
C’est ainsi que l’on fut amené à chercher les moyens d’arriver à l’Incubat et au Succubat. Etude très hallucinante, soigneusement écartée dans tous les traités démonologiques. Les savants qui
s’en occupèrent cachèrent jalousement les résultats de leurs recherches. Il serait cependant très intéressant d’examiner scientifiquement la possibilité de produire des phénomènes de ce
genre.
On trouve dans les grimoires des recettes ridicules pour avoir en songe l’illusion de posséder une femme aimée. En voici un exemple, à titre de
curiosité : « Prenez deux onces de scammonée et de camomille romaine calcinée, trois onces d’arêtes de morue et d’écailles de tortue, aussi calcinées. Mêlez-le tout avec cinq onces de graine de
castor mâle, et ajoutez-y deux onces d’huile de fleurs de scammonée bleue, cueillies le matin dans les premiers jours du printemps ; faites bouillir cette composition avec une once de miel et six
dragmes de rosée recueillis sur des fleurs de pavot. Vous pouvez ajouter à cet onguent une sixième partie d’opium, et après l’avoir versé dans une bouteille de verre qu’il faudra sceller
hermétiquement, vous le laisserez exposé au soleil pendant soixante douze jours. Au bout de ce temps, vous serrerez la bouteille dans un caveau frais et vous l’y laisserez tout l’hiver, enterrée
dans du sable très fin. Au printemps suivant, vous casserez la bouteille pour en retirer l’onguent, que vous transvaserez dans un pot de grès neuf et qui n’ait jamais servi. l’usage de cette
composition consiste en frictions faites, avant le sommeil, sur le creux de l’estomac, sur le nombril et sur la nuque du cou (1).
(1) Christian – histoire de la magie
Pour se délivrer de ces rêves érotiques qui affaiblissent le tempérament, il faut s’appliquer sur l’estomac une lame de plomb taillée en forme de
croix (2).
(2) Christian Op. cit .
Cette cuisine longue et compliquée doit avoir une efficacité assez douteuse. Mais pour un individu atteint d’une hyperesthésie sexuelle, il est des
procédés qui permettent d’obtenir facilement l’hallucination lubrique qui constitue le plus fréquemment l’Incubat. Par l’emploi combiné d’excitants, d’aphrodisiaques et de l’autosuggestion ou de
la suggestion ordinaire, on peut arriver à l’illusion complète de la possession de la personne convoitée, qu’elle soit morte ou vivante.
La suggestion peut suffire à créer la larve Incube ou Succube. Mais l’extériorisation du corps astral joue un très grand rôle dans la naissance de la forme lascive. Peu de personnes sont douées
naturellement de la faculté de s’extérioriser. Cette faculté peut être acquise artificiellement par un entraînement spécial. Des substances ayant un effet psychique très violent, opium, haschish,
cocaïne peuvent y aider beaucoup. Il faut évidemment une certaine habitude pour doser les pharmaques suivant le tempérament.
L’onguent des sorcières avait un effet analogue ; il était composé de gras de cadavre, d’extraits de stramoine, de belladone, de jusquiame et de la mandragore arrachée sous un gibet ou dans un
cimetière par la dent d’un chien (1).
(1) Docteur J. Regnault, la sorcellerie
Rarement l’extériorisation est assez parfaite pour permettre au fantôme astral d’aller violer l’être dont on veut jouir. Le plus souvent, on arrive à
une hallucination plus ou moins forte, dont il faut diriger l’action dans le sens érotique par des aphrodisiaques qui produisent l’hyperesthésie et l’excitation sexuelles nécessaires pour arriver
à l’orgasme vénérien. On peut donner à l’Incube une ressemblance quelconque, si l’on a une idée préconçue précise. La photographie de l’être désiré, un objet lui ayant appartenu et imprégné de
lui, les parfums qu’il emploie peuvent aider puissamment à l’individualisation du fantôme.
Le docteur J. Regnault, dans son érudit traité sur la sorcellerie, indique la méthode suivante employée par certains magiciens : « Ils essaient de se
mettre en relation avec l’être aimé au moyen d’un objet qui lui ait appartenu, au moyen d’un morceau de vêtement qu’il ait beaucoup porté, ou encore au moyen d’une lettre, d’une mèche de cheveux
ou d’une photographie. Ils opèrent habituellement à une heure telle qu’ils soient à peu près certains que la personne qu’ils veulent violer est chez elle couchée.
Ils ferment les yeux, ils se voient en imagination parcourant la route qui conduit chez la personne qu’ils désirent, ils se voient hors d’eux-mêmes, « extériorisés », pénétrer chez cette
personne, ils « poussent » vers elle leur propre fantôme qu’ils croient voir hors d’eux-mêmes. Ils perdent souvent toute notion du temps et semblent tomber en hypnose. Puis tout d’un coup, ils
reçoivent la récompense de leurs lubriques efforts : l’orgasme vénérien fait vibrer tout leur être. Ils reprennent presque aussitôt connaissance, ne gardant qu’un vague souvenir de ce qui s’est
passé. »
Dans ce procédé, le résultat est obtenu par l’auto suggestion appuyée par le magnétisme d’objets en rapport avec l’être aimé, cheveux, photographie. Peut être aussi, à la longue et dans
certains cas rares, le corps astral du magicien s’extériorise t’il.
En ces derniers temps, quelques littérateurs décrivirent des scènes d’Incubat et de Succubat volontaires de différentes catégories. Dans la victoire du mari, de M. Joséphin Péladan, un vieil
occultiste, Sextenthal, aime une jeune femme, Izel. Il s’extériorise et sa forme fluidique va violer sa bien aimée. Madame Chantelouve, la perverse héroïne de là-bas, de M. J.-K. Huysmans,
possède en songe les personnes dont elle a envie. Le même auteur montre, dans En route, Durtal pollué par les larves durant sa première nuit de cloître. La deux fois morte, de M. J. Lermina est
l’histoire d’un homme doué de grandes facultés psychiques, qui adore sa femme morte. Toutes les nuits il se met dans un état d’hypnose profond ; de sa poitrine s’échappe un filet de vapeur légère
qui, grâce à des effluves d’éther, se matérialise au point de former un fantôme identique à la disparue et dont on sent le cœur battre.
Il est encore un moyen d’arriver à l’Incubat, moyen difficile et dangereux : les adeptes qui savent manier les forces astrales peuvent risquer l’évocation rituelle des Esprits élémentaires. Peut
être trouveront ils parmi les forces qui apparaîtront dociles, animées par les incantations, l’être rêvé, amant ou amante, avec lequel ils pourront goûter à la volupté des spasmes étranges. Ils
devront méditer la sentence d’Eliphas Lévi, qui dit que quiconque aime une femme élémentaire, sylphide ou gnomide, meurt ou s’immortalise avec elle.
Il ne faut pas oublier que des essais de ce genre sont extrêmement périlleux. L’imprudent s’expose à de terribles maladies sexuelles, le priapisme, le
utyriasis ou la nymphomanie ; mais l’intelligence surtout risque fort de sombrer sous les assauts érotiques des larves. La folie est là qui guette ceux qui s’aventurent dans le royaume enchanté
du rêve et de l’illusion. Il en est des Incubes et des Succubes comme des Sirènes dont parle Jacques Pontamy dans ses Gaudries et Pasquaïes du pays Namurois : « ne les peuvent ouyr et vésir
sans dangier , et faire avec elles beaux devis que les gens très doctes et bons physicians , aussi les ménestrels et les tailleurs de belles imaiges , et ceux qui ont rapport avec Génies
fadesques et herméteux . Ne les peuvent en rien comprendre les soudards, tabellions, chats fourrés et aultres de même séquelle. Ne plus ceux qui ne sont pas grands clercs en leurs mestiers, et
n’ont point belles cervelles en leurs chiefs. »
Table
Ouvrages Consultés
I.- Les Légendes et les Faits
II.- Les Doctrines
III.- Comment on arrive à l’Incubat et au Succubat
1897 Mercure de France
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